8 juil. 2016

Comment trouver le temps et l'argent pour voyager davantage en famille ?

famille nomade du future
Nous sommes nombreux à en rêver : être une famille un peu plus nomade, un peu plus libres d'aller où bon nous semble.

Mais comment réaliser cette aspiration ? Comment concilier désirs et réalité économique ?

Trois stratégies peuvent être distinguées pour réaliser nos aspirations familiales. Il y a d'abord, celle qui consiste à attraper le train du néo-nomadisme productif et victorieux. Il y a ensuite celle qui vise à s'emparer d'une bonne place au sein d'une économie sédentaire suffisamment prospère tout en s'octroyant suffisamment de temps libre pour voyager. Il y a enfin celle plus récente encore des nouveaux nomades numériques.


Les trois stratégies présentées ci-dessous sont librement inspirées du dossier "Nomades contre sédentaires - la nouvelle lutte des classes" du Philosophie magazine n°99 de mai 2016. Et plus particulièrement de l'article "La nouvelle lutte des places" de Pierre-Noël Giraud (Économiste et professeur à Mines Paris Tech) et de Michel Lussault (Géographe et enseignant à l’ENS-Lyon). Malheureusement l'accès à l'article complet en question nécessite d'être abonné au magazine.

La lecture du livre "l'homme inutile : du bon usage de l'économie" est également à conseiller pour comprendre dans le détail le modèle nomade/sédentaire/inutile proposé par son auteur PN Giraud, ainsi que ses implications économiques et politiques d'un point de vue collectif. Alors que cet article en tire un point de vue plus individualiste.

1) Trouver un job dans l'économie nomade mondialisée

Certains biens et services ne sont plus attachés à un territoire. Ils peuvent être vendus et produits partout sur la planète (ou presque). Les emplois qui en résultent ne sont pas fixés non plus. Ils peuvent être délocalisés. C'est pourquoi on peut les qualifier, comme nous le suggère Pierre-Noël Giraud, d'emplois "nomades". De fait, les grandes firmes globales mettent ainsi en compétition tous les territoires sur des critères de coûts et de qualité.

Finance, industries... les domaines couverts par ces biens nomades sont variés. Les entreprises qui les produisent sont souvent des grands groupes, mais aussi des entreprises de taille moyenne ou des startups.

Autres exemples biens connus : les athlètes ou les artistes internationaux qui fournissent principalement du divertissement à une échelle mondiale, les grands patrons ou les traders aux salaires mirobolants. D'autres emplois sont cependant plus accessibles et relativement bien rémunérés par cette économie mondialisée : cadres, techniciens supérieurs, ingénieurs, commerciaux, etc

Une bonne part des carrières au sein de ces entreprises à vocation mondiale requiert de changer de lieu d'habitation relativement fréquemment, au sein d'un même pays ou à l'étranger.

Il y a donc un double phénomène de mobilité : mobilité des emplois qui peuvent migrer d'un territoire à un autre, et mobilité des carrières et des employés qui acceptent des missions ou des postes sur différents territoires. 

Ceux qui embrassent ce type de carrières nomades parmi "l'élite de l'économie mondialisée" peuvent changer de lieu d'habitation fréquemment dans leur vie. 

Pendant leur temps libre, ils ont aussi les moyens d'explorer le monde et ils n'hésitent pas à rendre visite à leurs proches, même lorsque plusieurs milliers de kilomètres les séparent.

Revers de la médaille : la compétition est souvent exacerbée entre les firmes qui opèrent sur ces marchés mondialisées et entre les travailleurs eux-même de ce néo-nomadisme productif. D'où :
  • des aléas plus fréquents dans les carrières
  • des charges de travail et de stress pas toujours faciles à gérer, et pas toujours compatibles avec une vie de famille équilibrée
  • une liberté limitée sur le choix des destinations  
Pour parvenir à se positionner sur ces emplois, il faut acquérir certains diplômes et compétences, y compris linguistiques, des savoir-être et savoir-faire, sans oublier l'importance de se connecter à d'autres néo-nomades et expatriés pour accéder aux postes convoités.

Reste qu'il y a beaucoup de candidats et peu d'élus. La population augmente dans le monde ainsi que le niveau de formation, et donc le nombre de prétendants à faire le job. Parallèlement, le nombre d'emplois nomades et biens payés à pourvoir semble stagner. 

En effet, le progrès technique suffit-il à créer de nouveaux emplois en permettant de combler de nouveaux besoins ? Il permet aussi d'automatiser toujours plus de tâches : entre 30 et 70% des emplois actuels seront automatisés dans 20 ans selon différentes études. Et donc au final, supprime-t-il plus d'emplois qu'il n'en crée ? Le débat semble rester ouvert. En attendant quelle qu'en soit l'issue, les pays développés et émergents se livrent aujourd'hui à une compétition à tous les niveaux pour capter le plus d'emplois nomades possibles. 

A une échelle globale, quelle sera l'évolution du nombre total d'emplois nomades ? Et quel pourcentage de ces emplois les français parviendront à capter dans les vingt prochaines années ? Ces emplois nomades seront ils occupés par des populations locales mieux formées ou par des expatriés qui pourront se prévaloir d'être encore plus performants ? Beaucoup de questions restent donc ouvertes.

En 2013, 138 000 personnes nés en France, ont quitté le pays pour l'étranger. 80% d'entre eux avaient entre 18 et 29 ans. Si on enlève les étudiants, les retraités ou les tourdumondistes, combien de personnes ont trouvé un job bien payé à l'étranger et se sont expatriés avec leur famille ? Si vous avez des chiffres à ce sujet, n'hésitez pas à les partager.

2) Briguer une bonne place de sédentaire prospère avec suffisamment de temps libre

Certains biens ou services ainsi que les emplois qui les produisent restent attachés à des territoires. Ils sont produits et vendus localement. Leurs prix peut varier davantage entre différents territoires. Ils tendent moins à s'unifier que ceux des biens nomades. 

C'est le cas notamment des emplois qui impliquent une dimension de soin : médecins, infirmiers... ou encore la nounou qui répond localement à un besoin local. Son travail ne peut pas être délocalisé. L'administration publique, l'enseignement et certaines professions réglementées (avocat, notaire...) sont d'autres exemples d'emplois sédentaires. Certains commerces et artisans aussi. En fait dans les économies occidentales actuelles les emplois sédentaires représenteraient environ 80% de l'emploi total. Mais c'est le dynamisme de l'emploi nomade allié à une certaine politique de redistribution qui garantirait la prospérité des sédentaires d'un territoire. 

D'où la stratégie qui a fait ses preuves de se trouver un emploi sédentaire bien rémunéré dans un territoire dynamique, bien connecté à l'économie néo-nomade mondialisée, et situé de préférence dans un état de droit qui en assure la sécurité et surtout qui redistribue suffisamment les richesses, comme dans un certain nombre de pays occidentaux telle que la France. 

En effet dans des pays, comme l'Inde, ou dans une moindre mesure aux Etats-Unis, de plus fortes inégalités sont tolérés par la population, et les riches de l'économie nomade peuvent conserver une plus grande part de leur fortune, tout en limitant l'enrichissement des emplois sédentaires. Ils y trouvent même, dans certains cas, un avantage personnel (coût de la vie locale) et concurrentiel sur le marché mondial, qui limite d'autant plus les effets de solidarité économique sur leur territoire. Alors qu'auparavant, à l'époque des Trente Glorieuse, quand les marchés fonctionnaient de manière plus nationale que réellement mondialisée, l'augmentation des salaires locaux entraînait une dynamique économique positive générale tirée par la demande, qui était donc désirée et recherchée par tous. Cela semble (et on peut le regretter) moins être le cas aujourd'hui.

Les emplois sédentaires les mieux rémunérés ne sont souvent pas faciles à obtenir : il faut généralement se faire sa place en jouant des coudes, décrocher un statut ou un droit d'exploitation au travers d'un concours d'entrée, entreprendre sur un lieu opportun où la concurrence n'est pas déjà trop fortement installée, etc. Une fois sa place obtenue, on acquiert cependant une certaine liberté combinée à une relative aisance financière.     

Le fin du fin, une fois acquis un emploi sédentaire bien rémunéré, est d'arriver à se dégager plus de temps libre pour pouvoir voyager. Différentes tactiques existent pour cela, par exemple :
  • pour certains types d'activité, s'associer et partager l'exploitation selon la période de l'année : l'un voyage et l'autre travaille puis on inverse les rôles.
  • pour d'autres types de commerce saisonnier, engranger un maximum de chiffre d'affaires pendant la haute saison puis fermer boutique et voyager.
  • dans l'administration publique et certains grands groupes, faire usage de ses jours de congés pour voyager, ainsi que de la possibilité de prendre des congés sabatiques ou des mises à disposition. 
Certains emplois sédentaires biens placés peuvent ainsi être bien rémunérés tout en laissant suffisamment de temps et de liberté pour voyager en famille une partie de l'année. Mais encore faut-il réussir à se procurer ce type de job en premier lieu : les places sont chères et bien gardées ! 

3) Travailler en nomade digitale indépendant  

Télé-travailler et adopter un mode de vie nomade, en profitant notamment de charges moins importantes, d'un mode de vie souvent plus sobre, voire d'un coût de la vie plus faible dans certains pays.

Le nomade digital reprend à son compte les principes de l'économie nomade mondialisée (vendre et produire n'importe où, profiter de coûts plus bas dans certains pays), mais avec une ambition différente et moins tournée sur les profits. L'objectif est plutôt de concilier liberté et qualité de vie à la fois (notamment de retrouver plus de temps pour vivre).

Ce mode de vie est-il comparable par ailleurs aux mode de vie de certains peintres ou artistes qui déjà voyageaient beaucoup, bien avant l'ère d'internet ?

Je pense par exemple à un peintre du début XXème siècle, Albert Marquet que j'ai découvert récemment lors d'une exposition au Musée d'art moderne de Paris et qui m'a beaucoup plu. Son parcours à travers l'Europe et l'Afrique du nord est très lié à son oeuvre. On pourrait citer bien d'autres exemples d'artistes ou même de philosophes qui avaient la "bougeotte".

Alors nouveau mode de vie marginal, à l'instar de certains artistes, ou bien nouveau life-style amené à réellement se développer grâce aux nouvelles possibilités ouverte par l'internet ?

Ceux qui tentent cette aventure du nomadisme digital exercent actuellement le plus souvent des métiers du web, photographe, rédaction, traduction...

On trouve sur le web de plus en plus d'exemple de sites qui nous font partager ce mode de vie. Beaucoup sont tenus par des des couples ou célibataires nomades. En voici quelques-uns tenus par des "familles nomades" avec enfants :
  • Famille-nomade-digitale - site d'une famille nomade française avec 1 enfant 
  • Une vie sur la route - site d'une famille nomade française (et résident canadien) avec 2 enfants
  • Road It Up - famille québécoise qui vit sur la route avec 3 enfants, interviewée ici en français
  • ... n'hésitez pas à partager d'autres liens vers des blogs de familles nomades qui vous inspirent
Ce mode de vie semble attrayant, même s'il a aussi ses contraintes (nécessaire sobriété le plus souvent, trouver des lieux biens connectés à internet pour travailler...). Sera-t-il réservé à quelques personnes courageuses ou particulièrement douées dans leur domaine, ou est-il en passe de devenir réellement accessible à tous ceux qui le désirent et s'en donnent les moyens ?

D'un point de vue technique, il semble en tout cas favorisé par la généralisation de l'accès à internet partout sur le globe et par l'émergence de certains services et plateformes informatiques (qui permettent de se faire payer en ligne, de se loger un peu partout, etc.).

Trouver sa place

La lutte des places ne semble pas prête de s'arrêter dans nos économies modernes, qui mélangent des économies nomades et sédentaires.

Pression démographique, baisse du capital naturel disponible (ne serait ce que l'espace disponible pour entreprendre...), progrès technique et automatisation de plus en plus forte, "bull shit jobs" résiduels qui ne font que masquer pour un temps la réalité de la pénurie d'emplois pour tous. Les constats et prédictions faits par de nombreux économistes sont inquiétants sur le plan collectif. L'hypothèse d'un revenu universel pourrait-elle être une piste de solution politique ? Beaucoup de questions restent en suspend.

Néanmoins individuellement, chacun essaie de composer avec les possibilités à sa portée aujourd'hui.

Il est possible d'avoir plusieurs expériences au cours de sa vie professionnelle, d'utiliser successivement les trois stratégies décrites dans cet article, par exemple travailler pour un grand groupe, puis s'essayer à une activité sédentaire dans la fonction publique, puis repartir dans le privé ou tenter l'aventure du nomadisme digital indépendant, puis revenir dans une startup... l'horizon des possibles reste relativement ouvert.

Il paraît que l'on doit se préparer à changer au moins 7 fois d'emploi au cours de sa vie... (comme les chats qui ont 7 vies et qui savent retomber sur leurs pattes). Pas très sérieux dit comme ça, mais l'idée qu'on doive changer plusieurs fois de routes dans sa vie professionnelle semble bien se vérifier aujourd'hui.

Et vous ? Quels choix allez-vous faire ? Quelle stratégie pour dégager le temps et les moyens nécessaires pour voyager avec votre famille ? Envisagez-vous des changements d'ici quelques temps ?